“Before the ages were named or numbered, our people were glorious and eternal and never-changing. They felt no need to rush when life was endless. From time to time, our ancestors would drift into centuries-long slumber, but this was not death, for we know they wandered the Fade in dreams.”.
— Dalish Tale.
La forêt n’avait jamais été un autel de silence, mais lui s’était toujours juré d’être fidèle à ses bruits. Jamais il ne s’était senti plus lui-même que dans les non-dits des nuits et les murmures des jours. Des mots doux qu’une brise lui glissait au creux de l’oreille, aux mélodies de la rivière toute proche, jusqu’aux percussions de ses pas sur les chemins façonnés par ceux qui l’avaient précédé : tout, pour lui, devenait berceuse.
Les plaines d'Anderfels, désertes de vie, n’étaient, au contraire, qu’une cacophonie paradoxale ; un brouhaha de durs silences qui emplissaient son esprit sans lui laisser place de réfléchir. Le brouillard lui collait à la peau tout en lui taisant la vue du monde alentour, aux couleurs aussi ternes que la terre. Ses oreilles se tendaient, cherchant à entendre la moindre respiration synonyme de présence, sans que rien d'autre que le vent ne siffle violemment ses plaintes autour. Ces plaines, temples d’une obscurité qu’il ne pouvait affronter du regard, lui rappelaient, implacables dans leur froideur, la mort.
Mais la mort, voilà bien longtemps qu’il l’avait apprivoisée, sans jamais pleinement la domestiquer pour autant. Elle s’était accrochée à ses membres comme un voile absurdement lourd, lesté d’un malheur promis autant à lui qu’à ceux qui croisaient sa route. Oui, depuis longtemps déjà, la mort ne lui inspirait plus de crainte. En vérité, il ne lui restait plus qu’elle : aussi familière désormais que sa magie, aussi intime que son propre être. Il n’attendait plus que sa venue, et ses bras ouverts, pour s'y abandonner.
Et il attendait. Attendait. Attendait.
L’attente était interminable : elle résonnait dans l’écho des jours, toujours semblables. Elle façonnait ses matinées sur les chemins, ses soirées au bord du feu. Elle découpait chaque seconde avec minutie, jusqu’à la faire peser comme une heure. Jamais ces bras ne se tendirent vers lui. Il eut beau appeler la mort comme on pleure une mère, jamais elle ne répondit à ses peines amères. Et quand il se lassa d'attendre, et qu'il n’attendit plus rien ; et on se lassa de l'attendre, et que plus rien ne l’attendit, alors il sut.
Il devait donner de lui comme on lui avait donné. Il devait s’avancer, marcher, s’aliéner de tous ceux qui oseraient se dresser face à lui. Rechercher, apprendre, découvrir. Étudier, noter, transmettre. Il devait poursuivre l’œuvre des Dalish, car il était né pour elle, voué à elle. Et, sans doute, une fois cette œuvre achevée, pourra-t-il mourir pour elle ?
Alors, il avait emprunté des sentiers que peu avaient foulé avant lui, des routes prisées de tous, et des forêts gouvernées par des ordres invisibles. Il avait traversé des continents; il avait pris note des climats, des créatures, des tempêtes, puis, en arrivant à Anderfels, de la chaleur étouffante, des rares villages d'humains qu'il évita avec soin, des entités de l'ombre.
Et enfin, le crâne.
Instantanément, il comprit. Des mois de recherches l'amenaient à quelque chose de concret : une fois les ossements traversés, l'environnement semblait complètement changer. Pour la première fois, il découvrait une salle façonnée par la main, et non par l’érosion des siècles ni la morsure du temps. Pour la première fois depuis longtemps, il lisait sur les murs, à la lueur d’une magie qui n'était pas la sienne, un alphabet qui lui était familier. Pour la première fois, il reconnaissait les statues dressées devant lui.
Falon'Din. Dirthamen.
Son panthéon.
Sa respiration se coupa, étranglée dans sa gorge ; les larmes lui montèrent aux yeux sans couler ; ses jambes fléchirent, mais il se redressa avant de tomber à genoux. D’autres, ceux d’avant, auraient voulu, eux aussi, contempler ces statues. L’espace d’un instant, il voulut s’arracher les yeux : quelle égoïste cruauté que d’être seul, aujourd’hui, face à ces œuvres d’une vie, témoignages d’un héritage effacé.
Il n’osa en toucher aucune, ni tracer du doigt les inscriptions en Elven qui couraient sur les murs, dessinant un récit qu’il peinait à déchiffrer, mais dont il prit le temps de noter, minutieusement, chaque détail dans un carnet de main.
Et enfin, il aperçut les portes, et comprit le choix qu’il devrait faire. Chacune était ornée d’un symbole reconnaissable pour tout connaisseur de l’histoire elfique qui irrigue son passé. Les marques sur son visage trahissaient déjà sa décision, mais son âme restait déchirée par ce choix. Il aurait tant voulu savoir, tant comprendre. Ouvrir les deux portes… et toutes celles qui se tenaient à côté. Mais il choisirait toujours son premier Maître.
Le hibou le regarda s'approcher de sa porte.
L'ouvrir.
Et, le voyant entrer, il se tût, lui aussi Gardien des Secrets.
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